Passer au contenu
12
Article précédent Article suivant

Gen Z 212 : la jeunesse marocaine se mobilise Fracture générationnelle ou continuité des combats sociaux ?

La Gen Z 212 s’impose aujourd’hui comme l’un des visages émergents de la contestation au Maroc, portée par une jeunesse qui reconfigure les espaces de mobilisation et affirme de nouvelles attentes sociales. Cette mobilisation traduit-elle une fracture entre générations, ou s’inscrit-elle au contraire dans une continuité historique des luttes sociales au Maroc ?

Pour mieux comprendre les dynamiques de ce mouvement et les motivations de cette jeunesse, nous avons interrogé Othmane Mouyyah, doctorant en histoire contemporaine à l’Observatoire des Mondes Arabes et Musulmans (OMAM) et spécialiste du Maroc.

À partir de 2022, « un vent de changement » traverse le monde, porté par une jeunesse en quête de meilleures conditions de vie et qui se mobilise aussi bien dans les rues qu’en ligne. Le terme même de « Génération Z » — c’est-à-dire les personnes nées entre le milieu des années 1990 et le début des années 2010 — renvoie à un mouvement générationnel. Mais une génération qui se retourne contre quoi ? Et contre qui ?

La mobilisation de la « Gen Z 212 » (212 étant l’indicatif du Maroc) apparaît à la suite de la mort de plusieurs femmes enceintes à l’hôpital public d’Agadir, relançant les critiques à l’égard des services publics, notamment la santé et l’éducation.

Des étudiants marocains que nous avons rencontrés sur le campus évoquent une difficulté à participer au système politique : beaucoup n’ont jamais voté, trouvent les procédures complexes et se disent mal informés sur le fonctionnement des institutions. La question de la langue est également soulevée : le débat public se déroule souvent en arabe classique, langue moins maîtrisée que le darija, ce qui limite leur participation et leur compréhension. À cela s’ajoute un sentiment de décalage avec des élites politiques souvent formées à l’étranger et jugées peu représentatives de leur génération.

Pour commencer, comment définiriez-vous ce mouvement ? Observe-t-on une rupture, et de quelle nature serait-elle ? Quelles particularités au Maroc ?

Othmane Mouyyah

Je définirai le mouvement comme un mouvement social, jeune et très actif sur les réseaux sociaux numériques. Une nouvelle génération qui affronte les problèmes sociaux déjà existants au Maroc. Pour moi, elle ne constitue en rien une rupture avec la continuité historique des contestations sociales au Maroc, encore moins une rupture avec le cadre national ou monarchique, contrairement à certaines revendications que l’on retrouvait au sein du mouvement du 20 février durant le printemps arabe. En ce sens, Gen Z 212 est plutôt l’héritière des luttes sociales antérieures. Elle invite, par exemple, des personnes d’une génération précédente pour discuter avec les plus jeunes : Omar Balafrej, homme politique marocain qui soutenait le mouvement du 20 février, a salué sur Discord la « nouvelle énergie » apportée par ces jeunes. Aboubakr Jamai, professeur et journaliste d’investigation, y interviendra également pour évoquer son parcours en faveur de la liberté de la presse et son regard sur le mouvement Gen Z 212.

Les revendications du mouvement sont clairement sociales et rejoignent des griefs de longue date : amélioration des soins de santé publique, meilleure éducation dans les écoles publiques, création d’emplois, lutte contre la corruption. Le mouvement n’est ni anti-monarchie ni opposé à la nation marocaine, deux points sur lesquels ses coordinateurs insistent fortement. L’élément déclencheur a été une série de décès de femmes enceintes dans l’hôpital public d’Agadir, révélant les défaillances du système de santé. Ces événements ont profondément choqué l’opinion publique marocaine, d’autant que le pays s’apprête à organiser la CAN 2025 et la Coupe du monde 2030. Les manifestants se sont saisis de cette indignation en dénonçant les investissements massifs dans les stades, reprenant des slogans comme : « Des stades, mais où sont nos hôpitaux ? », et appelant au boycott de la CAN.

Le mouvement Gen Z partage également une caractéristique avec celui du 20 février : si ce dernier s’inscrivait dans le printemps arabe, Gen Z 212 s’inscrit dans une vague globale de protestations portées par la jeunesse, comme au Népal ou à Madagascar, souvent cités en exemple par certains militants sur Discord.

L’originalité de Gen Z 212 réside dans sa volonté de coordonner le mouvement à travers son serveur Discord, lancé à la mi-septembre 2025. Le nombre de membres a explosé, passant d’à peine 1 000 personnes à près de 200 000 en un mois. Plus de 650 000 messages y ont été échangés sur la même période, selon les données récoltées, avec un rythme avoisinant les 30 adhésions par minute. L’objectif des administrateurs est de coordonner le mouvement, non d’en être les stratèges, même si ce sont eux qui disposent du plus long temps de parole lors des réunions du salon podcast. Ils cherchent toutefois à redistribuer cette parole. Les membres comme les organisateurs sont pour la plupart anonymes ; la communication se fait par texte ou voix. Ils tentent d’en faire un espace de discussion horizontal où chacun peut s’exprimer, même si, avec le nombre croissant de participants, cet accès n’est pas toujours simple.

Le serveur Discord est structuré en plusieurs salons thématiques et géographiques, régulièrement réorganisés par les administrateurs. Chaque membre peut recevoir un rôle correspondant à sa ville ou province (Rabat, Tanger, etc.), donnant accès à des salons régionaux pour organiser des actions locales. Des salons dédiés à la diaspora permettent également aux expatriés de suivre et soutenir le mouvement. D’autres salons textuels existent : un canal « annonces générales » regroupant décisions, chartes et candidatures aux postes de modérateurs ; un canal « social media » pour relayer photos et vidéos ; ainsi que plusieurs salons de discussion thématiques (violences policières, santé, éducation, solidarité, suggestions d’idées, etc.). Ces espaces de débat restent ouverts en continu, sauf lors des moments de manifestation où les administrateurs ferment temporairement les discussions textuelles et vocales pour encourager la participation sur le terrain.

La coordination repose donc principalement sur Discord. Les administrateurs organisent des discussions en ligne permettant aux cybermilitants de débattre de problèmes locaux, de planifier les manifestations ou, du moins, de s’y tenir informés. Ils ne se considèrent pas comme des « stratèges » mais comme de simples coordinateurs. Ils délèguent l’animation des salons vocaux à des modérateurs locaux qu’ils recrutent. Concrètement, tout membre peut prendre la parole dans ces salons, favorisant l’échange direct, mais nécessitant aussi une modération vigilante pour éviter les débordements. En somme, le serveur devient un espace public où le pouvoir peut être critiqué, questionné et débattu.

Constate-t-on une différence entre la manière dont les jeunes se perçoivent eux-mêmes et la manière dont ils sont représentés dans les médias ?

Othmane Mouyyah

Sur ce point, je n’ai pas grand-chose à dire : les médias n’ont initialement accordé que très peu d’attention aux jeunes, encore moins à leurs revendications ou aux coordinateurs du Discord. Là où les jeunes ont le plus vivement réagi vis-à-vis des médias marocains, c’est en dénonçant l’invisibilisation de leur cause. Ils estimaient que les médias ne s’emparaient pas suffisamment du sujet et qu’ils ne se sentaient pas soutenus par eux. À tel point qu’ils ont préféré adopter des stratégies visant à attirer l’attention de médias étrangers plutôt que locaux, afin de pousser les médias nationaux à relayer leurs revendications.

Ils ont également fortement contesté l’image qui leur a été attribuée sur les réseaux sociaux, où certains les présentaient comme des agents ennemis de l’intérieur cherchant à déstabiliser le royaume. C’est pour cette raison qu’ils insistaient, à plusieurs reprises, sur l’importance d’éviter tout débordement et de maintenir des manifestations pacifiques. Ils tenaient à souligner qu’ils n’avaient aucun sentiment anti-royaliste, ni de désaffection envers l’État ou la nation marocaine.

Comment cette « jeunesse connectée » redéfinit-elle les codes de la contestation par rapport à ceux des générations précédentes ?

Othmane Mouyyah

Je ne sais pas si l’on peut dire que cette jeunesse est plus « connectée » que les précédentes. Certes, les réseaux facilitent la communication, mais les mouvements antérieurs étaient eux aussi importants et utilisaient d’autres moyens de mobilisation. Selon moi, la particularité de ce mouvement réside dans l’existence d’une tribune virtuelle en continu grâce à Discord. Leur serveur est devenu une sorte de sphère publique où les pouvoirs en place sont critiqués et où les décisions politiques sont débattues.

Enfin, quelles seraient selon vous les conditions ou les stratégies nécessaires pour rétablir un véritable dialogue intergénérationnel ?

Othmane Mouyyah

Il m’est difficile de répondre à cette question n’étant pas moi-même un acteur direct du changement au Maroc. Je me situe plutôt dans un rôle d’observateur et de chercheur. Cela dit, je trouve que ces jeunes sont assez bien en lien avec les générations précédentes, qu’ils sollicitent souvent dans leurs podcasts pour leur donner la parole, recueillir leur expérience et obtenir des conseils. D’ailleurs, de nombreuses personnalités publiques issues de mouvements antérieurs ont reconnu que ces jeunes font un meilleur travail qu’eux et qu’ils devraient davantage se positionner politiquement.

Ce n’est toutefois pas, pour l’instant, un objectif affiché de leur part, même si la possibilité de créer un parti politique plus représentatif de la jeunesse revient régulièrement dans les discussions. Peut-être que ce mouvement, ce serveur, deviendra un terreau fertile pour une future génération de politiciens et politiciennes marocains. Il est certain qu’ils ont réussi à se faire entendre, mais ont-ils réellement été pris en considération ? Seul le temps nous le dira.