Je définirai le mouvement comme un mouvement social, jeune et très actif sur les réseaux sociaux numériques. Une nouvelle génération qui affronte les problèmes sociaux déjà existants au Maroc. Pour moi, elle ne constitue en rien une rupture avec la continuité historique des contestations sociales au Maroc, encore moins une rupture avec le cadre national ou monarchique, contrairement à certaines revendications que l’on retrouvait au sein du mouvement du 20 février durant le printemps arabe. En ce sens, Gen Z 212 est plutôt l’héritière des luttes sociales antérieures. Elle invite, par exemple, des personnes d’une génération précédente pour discuter avec les plus jeunes : Omar Balafrej, homme politique marocain qui soutenait le mouvement du 20 février, a salué sur Discord la « nouvelle énergie » apportée par ces jeunes. Aboubakr Jamai, professeur et journaliste d’investigation, y interviendra également pour évoquer son parcours en faveur de la liberté de la presse et son regard sur le mouvement Gen Z 212.
Les revendications du mouvement sont clairement sociales et rejoignent des griefs de longue date : amélioration des soins de santé publique, meilleure éducation dans les écoles publiques, création d’emplois, lutte contre la corruption. Le mouvement n’est ni anti-monarchie ni opposé à la nation marocaine, deux points sur lesquels ses coordinateurs insistent fortement. L’élément déclencheur a été une série de décès de femmes enceintes dans l’hôpital public d’Agadir, révélant les défaillances du système de santé. Ces événements ont profondément choqué l’opinion publique marocaine, d’autant que le pays s’apprête à organiser la CAN 2025 et la Coupe du monde 2030. Les manifestants se sont saisis de cette indignation en dénonçant les investissements massifs dans les stades, reprenant des slogans comme : « Des stades, mais où sont nos hôpitaux ? », et appelant au boycott de la CAN.
Le mouvement Gen Z partage également une caractéristique avec celui du 20 février : si ce dernier s’inscrivait dans le printemps arabe, Gen Z 212 s’inscrit dans une vague globale de protestations portées par la jeunesse, comme au Népal ou à Madagascar, souvent cités en exemple par certains militants sur Discord.
L’originalité de Gen Z 212 réside dans sa volonté de coordonner le mouvement à travers son serveur Discord, lancé à la mi-septembre 2025. Le nombre de membres a explosé, passant d’à peine 1 000 personnes à près de 200 000 en un mois. Plus de 650 000 messages y ont été échangés sur la même période, selon les données récoltées, avec un rythme avoisinant les 30 adhésions par minute. L’objectif des administrateurs est de coordonner le mouvement, non d’en être les stratèges, même si ce sont eux qui disposent du plus long temps de parole lors des réunions du salon podcast. Ils cherchent toutefois à redistribuer cette parole. Les membres comme les organisateurs sont pour la plupart anonymes ; la communication se fait par texte ou voix. Ils tentent d’en faire un espace de discussion horizontal où chacun peut s’exprimer, même si, avec le nombre croissant de participants, cet accès n’est pas toujours simple.
Le serveur Discord est structuré en plusieurs salons thématiques et géographiques, régulièrement réorganisés par les administrateurs. Chaque membre peut recevoir un rôle correspondant à sa ville ou province (Rabat, Tanger, etc.), donnant accès à des salons régionaux pour organiser des actions locales. Des salons dédiés à la diaspora permettent également aux expatriés de suivre et soutenir le mouvement. D’autres salons textuels existent : un canal « annonces générales » regroupant décisions, chartes et candidatures aux postes de modérateurs ; un canal « social media » pour relayer photos et vidéos ; ainsi que plusieurs salons de discussion thématiques (violences policières, santé, éducation, solidarité, suggestions d’idées, etc.). Ces espaces de débat restent ouverts en continu, sauf lors des moments de manifestation où les administrateurs ferment temporairement les discussions textuelles et vocales pour encourager la participation sur le terrain.
La coordination repose donc principalement sur Discord. Les administrateurs organisent des discussions en ligne permettant aux cybermilitants de débattre de problèmes locaux, de planifier les manifestations ou, du moins, de s’y tenir informés. Ils ne se considèrent pas comme des « stratèges » mais comme de simples coordinateurs. Ils délèguent l’animation des salons vocaux à des modérateurs locaux qu’ils recrutent. Concrètement, tout membre peut prendre la parole dans ces salons, favorisant l’échange direct, mais nécessitant aussi une modération vigilante pour éviter les débordements. En somme, le serveur devient un espace public où le pouvoir peut être critiqué, questionné et débattu.