Passer au contenu
12
Article précédent Article suivant

Quand la technologie s'accélère, les générations s’éloignent?

L’intelligence artificielle et la robotisation ont profondément transformé notre rapport au monde. Tandis que beaucoup de jeunes les considèrent comme des opportunités, de nombreuses personnes plus âgées les abordent avec davantage de réserve. Comment dialoguer autour du futur technologique sans peur ni naïveté ?

Dans l’objectif de comprendre cette divergence de perspectives et d’instaurer un dialogue intergénérationnel éclairé — sans peur ni naïveté — nous avons croisé dans cet article l’expertise de deux professeurs-chercheurs de l’Université libre de Bruxelles : Hugues Bersini, professeur d’informatique, spécialiste de l’intelligence artificielle, co-directeur du laboratoire IRIDIA et membre de l’Académie royale de Belgique ; et Axel Cleeremans, directeur de recherches au F.R.S.–FNRS, professeur de psychologie cognitive, dirigeant du Center for Research in Cognition & Neurosciences et du groupe Consciousness, Cognition and Computation (CO3), également membre de l’Académie royale de Belgique.

L’intelligence artificielle : un champ ancien au cœur de notre quotidien

Hugues Bersini définit l’intelligence artificielle comme un système logiciel conçu pour imiter l’intelligence humaine. Autrement dit, il s’agit d’une tentative informatique de reproduire celle-ci. Il souligne également que l’intelligence artificielle n’est pas un phénomène récent : elle émane d’un champ de recherche ancien dans le domaine de l’informatique. D’ailleurs, le GPS est l’une des formes d’intelligence artificielle les plus utilisées par le grand public, son usage étant bénéfique puisqu’il oriente et guide les déplacements d’un endroit à un autre. Il évoque également d’autres avantages de l’intelligence artificielle, notamment dans le domaine médical, grâce à sa capacité à traiter une quantité gigantesque d'informations, ainsi que son utilité pour déchiffrer ou comprendre des ouvrages anciens ou restaurer des peintures.

Appréhender la divergence de perception générationnelle

D’après Axel Cleeremans, la divergence de perception entre jeunes et personnes plus âgées vis-à-vis de l’intelligence artificielle et de la robotisation s’explique par un phénomène cognitif : la rigidité mentale tend à s’accentuer avec l’âge, ce qui rend chaque nouveauté technologique plus stressante et ralentit l’apprentissage. À l’inverse, les jeunes disposent d’une plasticité cognitive plus élevée, ce qui leur confère davantage de capacités d’adaptation face aux nouvelles technologies. Il nuance toutefois toute généralisation : si certaines personnes plus âgées adoptent une forme de conservatisme face aux innovations, d’autres demeurent curieuses et recherchent la nouveauté.

Hugues Bersini observe également que les jeunes adoptent toujours les nouveaux progrès technologiques d’une manière plus rapide — ce fut le cas avec les réseaux sociaux. En revanche, les générations plus âgées avancent avec prudence : elles sont plus sages, disposent de plus d’expérience et observent les nouvelles technologies avec distance.

Anciennes craintes et représentations contemporaines

Selon Axel Cleeremans, les craintes provoquées par l'intelligence artificielle ne sont pas inédites : elles s’inscrivent dans la lignée des grandes anxiétés technologiques qui ont accompagné chaque innovation majeure.

Pour sa part, Hugues Bersini évoque de nombreuses idées erronées circulant autour de l'intelligence artificielle, suscitant principalement la peur et la crainte. Il met en évidence que des hypothèses telles que la domination par l'intelligence artificielle, l'extinction de la race humaine ou encore la fin du monde relèvent d’exagérations sans fondement solide.

Les véritables risques selon les deux professeurs-chercheurs

Pour Hugues Bersini, les véritables risques associés à l'intelligence artificielle ne se présentent pas sous la forme de menaces apocalyptiques, mais plutôt de manipulation des esprits et de falsification des vérités. L'intelligence artificielle possède la capacité de propager rapidement des informations mensongères, d'influencer les points de vue ou de déformer des faits. Il évoque également le recours excessif à la facilité par les enfants, qui peut détériorer leurs capacités cognitives en entravant les efforts d'apprentissage.

Axel Cleeremans insiste quant à lui sur une dimension essentielle : l’esprit critique. Dans un univers où les outils de l’intelligence artificielle sont monopolisés par quelques géants de la tech, les objectifs et les mécanismes de collecte des données demeurent flous. Les personnes âgées ont, de ce fait, toute légitimité à manifester leur méfiance envers ces technologies. Ainsi, avant d’utiliser l’intelligence artificielle, chacun devrait se poser trois questions fondamentales : Pour quel objectif l’utilise-t-on ? Comment fonctionne-t-elle réellement ? Quelles données sont collectées, et par qui ?

L’absence d’indicateurs objectifs pour évaluer l’IA

Hugues Bersini estime qu’il n’existe actuellement aucun indicateur objectif permettant d’évaluer l’intelligence artificielle — que ce soit son progrès, ses limites ou ses risques. Concrètement, explique-t-il, nous ne disposons pas encore du recul nécessaire pour mesurer l’IA de manière fiable.

Aller au-delà de la ségrégation générationnelle : le rôle de la famille

Selon Axel Cleeremans, tout débute au sein de la famille. Les jeunes peuvent accompagner les adultes à condition qu’un véritable temps d'apprentissage soit consacré et qu’une réciprocité d’ouverture d’esprit soit établie. De même, l’exposition progressive aux technologies permet de transformer les attitudes des personnes âgées à long terme.

Hugues Bersini partage une perspective similaire : selon lui, le dialogue intergénérationnel doit également s’établir au sein de la famille. Il juge crucial de comprendre ce qui se déroule réellement dans n’importe quel domaine, métier ou profession et d'admettre que le monde ne retrouvera jamais son état précédent. D’ailleurs, à l’heure actuelle, la littératie numérique basée uniquement sur l’usage et la maîtrise technique des technologies ne suffit plus puisqu’elle ne permet pas d’appréhender l’ensemble des transformations en cours. Il souligne enfin que l'intelligence artificielle ne pourra jamais remplacer les liens émotionnels et sociaux, ni nos compétences psychomotrices, relationnelles, sensorielles ou intellectuelles.