Passer au contenu
12
Article précédent Article suivant

Parents et enfants... On se follow?

Les remises en question de notre éducation et de l’autorité sont-elles réellement générationnelles ou individuelles ? Liées à un milieu social plus ou moins conservateur ? Quelles en sont les causes ?

Pour répondre à ces questions, je me suis entretenue avec un chercheur en psychologie de l’ULB, Stijn Van Petegem. Ses recherches s’attachent notamment à appréhender la parentalité dans sa globalité, cherchant à comprendre comment le contexte sociétal, culturel, politique et historique influence la manière dont les parents élèvent leurs enfants.

La génération Z, née entre 1995 et 2009, est souvent décrite comme plus encline à remettre en question l’éducation des parents, à la critiquer. Une tendance qui pourrait être liée à la libération de la parole sur la santé mentale, sur les violences intrafamiliales comme l’inceste, et aux luttes féministes. Du moins, c’était la vision que j’avais de ma génération avant d’écrire cet article. Je pensais qu’il existait un conflit entre notre génération et celle de nos parents sur les questions d’éducation.

Le non-respect de l’autorité est une autre thématique qui nous est souvent reprochée, que ce soit celle de nos parents, de nos professeurs, ou plus globalement de nos aînés. On aurait eu une éducation trop laxiste. Un discours réactionnaire émerge, plaidant pour un retour à l’ordre et un respect strict de l’autorité, surtout à l’école.

Cette interview m’a permis de balayer l’idée selon laquelle il y aurait deux camps, deux générations qui s’opposent dans leur vision respective de la famille et de l’autorité. Plus complexe qu’un conflit entre générations, c’est un conflit diffus au sein de la société, qui s’inscrit dans une histoire de revendications et d’évolutions sur la connaissance depuis les années 50-60.

Un des changements principaux sur les 70 dernières années au sein de la cellule familiale est la baisse de la violence dans l’éducation. Stijn Van Petegem m’a expliqué que ce changement est lié à une évolution des connaissances sur l’éducation dans les années 50-60. Durant ces années-là, les chercheurs ont pris conscience de l’impact de l’éducation sur le développement de l’enfant, jusqu’aux répercussions sur sa future vie adulte. De nombreuses théories sur l’éducation sont débattues au sein du milieu universitaire, grande nouveauté, car le terme de « parenting » n’existait pas. Par exemple, en 1958, John Bowlby développe la théorie de l’attachement. L’enfant a besoin de développer une relation d’attachement avec au moins une personne qui prend soin de lui de façon cohérente et continue pour connaître un développement social et émotionnel normal. Dès lors, ces débats ont commencé à se diffuser au-delà de la sphère universitaire, si bien qu’aujourd’hui la manière d’éduquer ses enfants est un sujet très débattu ; il est très facile de s’informer sur ce sujet. Aujourd’hui, le risque se retrouve de l’autre côté : il y a énormément d’informations, parfois contradictoires, sur la manière d’éduquer son enfant, ce qui complexifie la tâche des parents. On observe une tendance à douter de leurs compétences, alors que la qualité de l’éducation s’est globalement améliorée.

La baisse des violences au sein de la famille est aussi intrinsèquement liée à la création des droits de l’enfant, qui visent à protéger les enfants en tant qu’êtres humains à part entière.
En 1889, des lois étaient promulguées en France et en Angleterre relatives à la protection des enfants maltraités ou moralement abandonnés, même si leur impact était difficilement mesurable. D’autres traités et lois ont vu le jour par la suite, mais le traité le plus important en la matière est la Convention relative aux droits de l’enfant, signée en 1989 par l’Assemblée générale de l’ONU. Cette convention peut être qualifiée d’historique, car elle donne à l’enfant un statut de sujet de droit et non d’objet de droit dans le droit international. Elle reconnaît aussi « l’intérêt supérieur de l’enfant ». L’enfant se voit accorder des droits tels que le maintien d’un lien avec ses parents, le droit à une identité ou encore à une éducation financée par l’État.

Le rapport à l’autorité dans la famille a aussi évolué. Il y a une cinquantaine d’années, l’éducation était basée principalement sur un modèle autoritaire, tandis qu’aujourd’hui la liberté de négociation est plus grande. On utilise le terme « autoritatif », qui décrit le mélange d’une structure et d’implications plus chaleureuses, pour décrire les rapports parents-enfants. La parole des enfants est désormais prise en compte ; certains pensent même que l’on serait allés trop loin dans ce sens.

La cellule familiale n’était pas la seule concernée par cette redéfinition de l’autorité, mais elle s’inscrit dans une remise en question plus globale d’une autorité considérée jadis comme non légitime et oppressante. Cette révolution s’est faite dans les années 60-70, avec l’émergence des mouvements hippies, des manifestations contre la guerre du Vietnam et du mouvement de mai 68 en France. Ces groupes luttaient contre une autorité aveugle s’imposant grâce à sa puissance ou à son statut particulier. Ils luttaient, entre autres, pour voir émerger des figures d’autorité légitimes.


Aujourd’hui, le fruit de ces luttes a imprégné nos sociétés. L’autorité que nous reconnaissons est légitimée par la raison et non plus par des arguments de statut ou de puissance : l’enseignant ou le médecin n’ont plus le statut qu’ils avaient il y a 50 ans. De plus, avec l’émergence des réseaux sociaux, d’autres sources de savoir accessibles ont émergé. L’argument d’autorité de la connaissance n’est plus aussi fort qu’auparavant, ce qui a induit une horizontalité des rapports. Il est légitime de se demander si cette horizontalité n’a pas été poussée à l’extrême. En effet, certaines personnes se considèrent parfois expertes sur des sujets, tirant leur expertise de contenus publiés sur les réseaux sociaux. Elles peuvent aussi avoir tendance à rejeter tout point de vue qui ne reflète pas leurs opinions.

Les schémas familiaux se sont diversifiés au cours des 50 dernières années. Aujourd’hui, la composition des familles est très diverse : on observe des familles monoparentales, recomposées, homoparentales et même l’émergence de familles avec trois figures parentales. Cependant, l’idée d’une instabilité des structures familiales contemporaines reste à nuancer. Selon un article du New York Times, les deux tiers des mariages actuels ne connaîtront jamais de divorce. En effet, ces mariages sont plus stables car prononcés plus tardivement, et moins nombreux. C’est dans les années 70-80, avec l’émergence de nouveaux mouvements féministes, qu’un pic anormal de divorces a été observé. À l’époque, ce pic a engendré des bouleversements sociaux et économiques. Aujourd’hui, les structures familiales sont certes plus diverses, mais restent stables en proportion.

Ainsi, j’ai pu confirmer l’existence d’évolutions dans les rapports familiaux au cours des 50 dernières années. Cependant, l’idée d’un conflit intergénérationnel généralisé est très nuançable, voire erronée. Stijn Van Petegem n’est « pas certain que l’on puisse réduire cette question à un conflit entre générations ». Il ajoute que, sans vouloir tout réduire à l’individu et à la singularité, on ne peut pas se détacher du caractère individuel de la conception de l’éducation. Par exemple, certains estiment leurs parents trop laxistes et deviennent plus fermes dans leur éducation avec leurs propres enfants.
S’il existe des conflits intergénérationnels depuis les années 70-80, ils se cristallisent autour d’autres sujets : l’appartenance à un milieu plus ou moins conservateur, des héritages culturels divers ou des classes sociales différentes.

Nota Bene : Cet article ne prétend pas avoir une portée universaliste mais tente de brosser un portrait des évolutions familiales en Occident.