La mort de Quentin Deranque, le 12 février dernier, lors d’une rixe, a ravivé un débat aussi ancien que brûlant : la violence peut-elle être légitime face à l’extrême droite ?
Dépassant les clivages droite/gauche, certains défendent une forme d’autodéfense politique, quand d’autres, à l’image de la député écologiste Sandrine Rousseau, appellent à une réponse strictement non violente, opposée aux logiques virilistes qu’elle entend combattre1.
Derrière l’émotion et les prises de position, une question plus profonde affleure : à partir de quel moment la violence cesse-t-elle d’être un crime pour devenir une réponse politique jugée acceptable ? Et surtout, qui en décide — le droit, l’opinion, ou le contexte ?
Sur base de l'experience de Pieter Lagrou, Faculté de Philosophie et Sciences sociales.
Pour éclairer ce débat, il faut peut-être quitter le présent. Dans son petit bureau, au milieu des livres aux reliures blanchies par les années passées au soleil, l’historien Peter Lagrou2 nous entraîne dans les années 1920. L’Europe y est alors traversée par une série d’assassinats politiques — citons pèle-mêle : Rosa Luxembourg, Talaat Pasha, Sholem Schwartzbard — qui interrogent en profondeur les sociétés de l’époque.
L’un des cas les plus frappants se déroule à Paris. En avril 1925, une réunion de militants communistes est interrompue par des membres de l’Action Française. La confrontation dégénère : quatre militants nationalistes sont abattus par deux communistes. Lors du procès, leur défense est assurée par Henri Torrès, figure majeure du barreau parisien. L’argument est limpide : il s’agit d’une réaction à une provocation, d’une forme de légitime défense face à une violence politique réactionnaire. Les avocats de la partie civile évoquent eux un « acte de terrorisme ». L’un des accusés est acquitté, l’autre condamné à une peine légère.
Ce type de verdict est loin d’être isolé. Dans les années 1920, entre 30 et 40 % des procès d’assises se concluent par des acquittements. Les jurys populaires se montrent particulièrement sensibles aux arguments de “crime passionnel”, une catégorie qui englobe alors les crimes politiques. Dans certains cas, le procès ne juge plus seulement un individu, mais un contexte : à travers l’accusé, c’est parfois la victime elle-même — ou le système qu’elle incarne — qui se retrouve implicitement condamnée.
Pour les gouvernements, le problème est de taille : comment maintenir l’ordre si des assassinats peuvent être ainsi légitimés ? Comment empêcher que la violence ne devienne un mode d’expression politique toléré, voire justifié ?
Une réponse va progressivement s’imposer : changer la qualification des faits. Ce qui relevait du crime politique devient du terrorisme. En Allemagne notamment, des juridictions d’exception sont mises en place pour juger ces actes en les sortant du droit pénal ordinaire. Ce basculement marque une étape décisive : il ne s’agit plus seulement de juger un acte, mais de le délégitimer en le requalifiant. Déqualifier pour mieux condamner. La violence n’est plus discutée : elle est disqualifiée.
Ce glissement n’est pas sans écho aujourd’hui. La qualification de “terrorisme” reste un enjeu profondément politique, qui permet de tracer une frontière entre les violences jugées acceptables — ou du moins compréhensibles — et celles qui doivent être exclues du champ du débat. Nommer, c’est déjà juger.
Mais l’Histoire montre aussi que la violence, même dirigée contre un oppresseur, n’est jamais sans conséquences. En 1942, les services britanniques organisent l’assassinat de Reinhard Heydrich à Prague, haut responsable nazi. La résistance locale s’y oppose formellement en raison des risques que cela ferait encourir aux populations civile en cas de représailles allemandes. L’opération réussit et dans les jours qui suivent, le village de Lidice est rasé, ses hommes exécutés, tandis que femmes et enfants sont déportés.
Face à ces dilemmes, aucune réponse simple ne s’impose. Et c’est précisément dans cet espace d’incertitude que s’inscrit le travail de l’historien et de l’historienne.
La tentation est grande, en effet, de lui demander, comme le font certains médias, de trancher : « assistons nous à un retour des années 1930 ? », « Trump est il fasciste ? ». Pour Peter Lagrou, ces questions enferment plus qu’elles n’éclairent. Une fois la réponse donnée — souvent négative — que reste-t-il à penser ? Rien, sinon la confirmation d’une intuition déjà présente.
L’Histoire, telle que la pratique l’historien, l’historienne, refuse ces lectures binaires. Elle ne se contente pas d’opposer des “bons” et des “méchants”, mais met au jour des zones grises, des situations ambivalentes, des trajectoires contradictoires. Travailler sur les violences politiques dans l’Histoire, c’est précisément se confronter à ces complexités : des actes perçus comme criminels par certains, légitimes par d’autres ; des résistances célébrées a posteriori mais discutées, voire contestées, au moment même où elles se produisent.
Dans cette perspective, il ne s’agit pas de dire si la violence est légitime ou non, mais de montrer que cette légitimité est toujours construite, débattue, située. Elle dépend de contextes, de rapports de force, de cadres juridiques et moraux qui évoluent. Ce que les un·e·s nomment “résistance”, les autres le qualifient de “terrorisme”. Et cette bataille des mots est au cœur même du conflit politique.
À cela s’ajoute une transformation plus récente : celle de l’espace public lui-même. La multiplication des canaux d’information, la fragmentation des audiences et les logiques algorithmiques tendent à enfermer chacun dans des cercles d’opinions homogènes. Or, l’idéal démocratique repose précisément sur la possibilité de s’adresser à ceux qui ne pensent pas comme nous. Sur la confrontation, et non sur l’entre-soi3.
Dans ce contexte, la tentation est forte de simplifier, de réduire les situations à des oppositions nettes, de mobiliser des catégories historiques comme des évidences — “fascisme”, “antifascisme” — au risque de produire une forme de paresse intellectuelle. À l’inverse, le travail de l’historien, de l’historienne consiste à bousculer ces évidences, à introduire du doute.
Son engagement se situe peut-être là. Non dans la prescription ou la condamnation immédiate, mais dans la capacité à redonner de l’épaisseur au réel. Apporter des précédents sans céder à l’analogie facile, éclairer sans plaquer, contextualiser sans chercher à excuser. Refuser les pensées magiques comme les “spectres du fascisme” invoqués trop rapidement, pour leur préférer une analyse plus exigeante, plus lente, mais aussi plus féconde.
Autrement dit, ne pas clore le débat, mais lui redonner de la profondeur.
Pieter Lagrou est professeur d’histoire contemporaine à l’Université libre de Bruxelles, (ULB), Institut d’études européennes (IEE), 1050, Bruxelles, Belgique, après avoir été chercheur à l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP) et enseignant à l’Institut d’études politiques de Paris.