Il est 8h30 un mercredi matin, au croisement de l'avenue des Arts et de la rue de la Loi à Bruxelles. Les klaxons retentissent sans discontinuer, tandis que les pots d'échappement inondent l'air de leurs gaz. À côté, sur les pistes cyclables, certain·es optent pour un mode de transport plus sain et respectueux de l'environnement pour se rendre à leur travail.
Bruxelles fait partie des nombreuses villes européennes qui ont connu une croissance exponentielle des déplacements à vélo. Uniquement par la rue de la Loi, on compte 5.600 vélos chaque jour. Il s'agit d'une forme de résistance urbaine qui allie santé physique, conscience écologique et efficacité face aux déplacements en voiture. Cependant, le chemin à parcourir est encore long. Des villes comme la nôtre manquent d'infrastructures suffisantes pour accueillir cette augmentation du trafic cycliste. Les conflits entre cyclistes et automobilistes se multiplient alors que la crise climatique nous pousse de plus en plus à adopter des mesures plus respectueuses de notre environnement. Dans cet article, nous verrons comment le cyclisme urbain incarne une forme de résistance pacifique et écologique, qui place l'individu au centre des solutions, en tant qu'acteur clé cherchant à reconquérir les espaces publics pour ses citoyens.
Pendant des décennies, la voiture a structuré les politiques urbaines : largeur des routes, stationnement, signalisation, organisation des trajets domicile-travail... Ce modèle a répondu à des besoins réels de mobilité, mais il montre aujourd’hui certaines limites : nos routes sont congestionnées, nos villes polluées, le bruit est constant et l’espace public pour les autres modes de déplacement réduit.
La domination de la voiture dans les villes européennes s’est surtout imposée entre les années 1950 et 1970. Après la Seconde Guerre mondiale, la croissance économique, l’augmentation du niveau de vie, l’expansion des banlieues et la démocratisation de la voiture ont profondément transformé l’urbanisme dans nos villes. La voiture est devenue alors un symbole de modernité et de liberté individuelle.
Plus qu’une question d’économie ou d’écologie
Dans ce contexte, le vélo, autrefois considéré comme un sport pratiqué le week-end, est devenu un moyen de transport quotidien, peu coûteux, non polluant et permettant d’éviter les embouteillages habituels. Cependant, pour que cette pratique se généralise et s’ancre dans de plus en plus de couches de notre société, il est essentiel de miser sur des infrastructures routières adaptées. Dans une interview accordée à Prisme, Oscar Curtil, chargé de la politique bruxelloise au sein de l’association cycliste Avello, a expliqué l’impact que le manque de pistes adaptées a sur l’utilisation du vélo. Il observe que “plein de gens aimeraient pouvoir se déplacer à vélo, mais ne le font pas parce qu’ils ne se sentent pas en sécurité”. Selon lui, les infrastructures jouent donc un rôle décisif : “Build it and they will come”, résume-t-il dans cette phrase anglophone courante dans le domaine de la mobilité. Pour Curtil, les aménagements ne servent pas uniquement à protéger les cyclistes. Ils permettent aussi de rendre leur présence visible dans l’espace public : “Chaque fois qu’il y a un nouvel aménagement, on dit aussi aux autres usagers : ici, il y a des cyclistes qui passent”.
Cette visibilité est particulièrement importante pour les personnes peu habituées à circuler à vélo dans le trafic urbain. “Faire du vélo dans le trafic, c’est apprendre à prendre sa place dans l’espace public”, explique-t-il. Or, beaucoup de personnes ne se sentent pas à l’aise avec cette idée. Les infrastructures peuvent alors jouer un rôle d’encouragement, en montrant que les cyclistes ont eux aussi une place légitime dans la circulation.
Mais le vélo reste pour beaucoup bien plus qu’un mode de transport. C’est le cas de Grégoire Wallenborn, chercheur sur des questions liées à l’énergie et l’environnement à l’Université Libre de Bruxelles et cycliste quotidien depuis plus de trente ans. Ce qu’il apprécie avant tout, c’est le rapport plus direct à l’espace urbain. “À vélo, il faut trouver son itinéraire, son rythme. On peut regarder, s’arrêter à tout instant pour observer une belle façade ou un bel endroit.” Pour lui, le vélo permet aussi une relation plus sensible à la ville et à l’environnement quotidien : “Il y a un vrai plaisir dans le fait d’être dans les éléments, de sentir les saisons, la météo, d’être beaucoup plus en relation avec son milieu de vie.”
Au-delà de l’aspect pratique ou économique, Grégoire considère aussi le vélo comme une manière concrète d’expérimenter d’autres modes de vie. “Ce que j’entrevois comme nécessité d’un point de vue écologique, je regarde comment c’est praticable dans la vie quotidienne”, explique-t-il. Il insiste toutefois sur l’importance du plaisir dans cette transition : “Pour moi, il n’y a pas d’écologie sans formes de plaisir à trouver.”
Les débats autour de la place du vélo révèlent surtout une question plus large : comment partager un espace urbain limité entre des usages, des besoins et des modes de vie différents ? Pour beaucoup de cyclistes, le vélo ne représente pas seulement une alternative écologique ou économique. Car derrière chaque coup de pédale se cache peut-être une idée simple : celle qu’une autre manière d’habiter la ville est encore possible. Une résistance qui ne passe pas par la confrontation, mais par la pratique quotidienne.