Au cours des dernières décennies, l'accélération du changement climatique a suscité une vague croissante d'indignation dans les sociétés du monde entier. Les grandes mobilisations pour le climat, particulièrement visibles ces dernières années, ont été largement menées par les jeunes générations, pour qui l'urgence climatique est devenue une préoccupation existentielle. Mais cette mobilisation révèle aussi un fossé grandissant entre jeunes et générations précédentes, accusées d’avoir trop longtemps ignoré l’urgence climatique.
Sur base de l'expertise de Charline Urbain, professeure et chercheuse en neurosciences cognitives du développement de l’ULB, Faculté de Psychologie, Sciences de l’Education et Logopédie.
Depuis des années, l'urgence climatique est un terrain fertile pour les tensions entre les générations. De nombreux jeunes considèrent que les générations précédentes, souvent perçues comme ayant bénéficié d'une période d'abondance économique et de croissance, ont tourné le dos à la planète et n'ont pas tenu compte des conséquences que cette croissance pourrait avoir à l'avenir. Pendant longtemps, le changement climatique n'a guère suscité d'inquiétude, étant relégué au second plan tant dans les décisions politiques que dans le mode de vie de millions de personnes. Ce fossé alimente aujourd'hui un sentiment d'injustice intergénérationnelle : les jeunes sont confrontés aux conséquences d'un problème qu'ils n'ont pas créé et qui, selon eux, n'est toujours pas abordé avec suffisamment de détermination. Aujourd'hui, face à une crise qui progresse inexorablement et à l'inaction de nombreux gouvernements, cette situation prend une dimension émotionnelle sans précédent et contribue à des phénomènes tels que l'éco-anxiété, frustration et sentiment d'impuissance face à un avenir incertain. Cet article explore comment la peur de l'urgence climatique marque les nouvelles générations et comment elle se manifeste dans leurs mobilisations.
Dans une importante étude publiée dans la revue Lancet Planet Health en 2021, un groupe international de chercheurs a analysé l'anxiété climatique, ou éco-anxiété, chez les enfants et les jeunes à l'échelle mondiale. Les résultats étaient alarmants : 59 % des personnes interrogées se disaient très ou extrêmement préoccupées et 84 % se disaient au moins modérément préoccupées par le changement climatique. Plus de la moitié ont déclaré ressentir de la tristesse, de l'anxiété, de la colère, de l'impuissance, du désespoir et de la culpabilité. En outre, 75 % considéraient que l'avenir était effrayant et 83 % estimaient que la population avait failli à sa mission de protection de la planète. S'il est vrai que l'étude s'inscrit dans le contexte des grandes mobilisations pour le climat de 2019, elle montre clairement comment les nouvelles générations vivent l'urgence climatique au quotidien.
Comment l’urgence climatique affecte le cerveau en développement
Dans un entretien accordé à Prisme, Charline Urbain souligne l’inquiétude que suscitent ces résultats, rappelant que “pour pouvoir se construire sur le plan psychologique, social et professionnel, il faut avoir cette capacité de se projeter dans le futur”. Elle explique que le développement mental repose sur cette faculté de projection, alors même que, dans le contexte actuel, les jeunes sont confrontés à des “les images à contenu émotionnel fort” liées à des enjeux systémiques qui, bien que présents depuis longtemps, prennent aujourd’hui une intensité particulière.
Dans l’entretien, Mme Urbain explique que, pour comprendre comment les grands enjeux climatiques affectent un cerveau en développement, il faut s’intéresser à “la balance émotionnelle” et au rôle particulier des émotions négatives dans les apprentissages. Elle précise que les recherches portent sur l’impact des émotions sur nos apprentissages, et notamment sur un phénomène bien documenté en neurosciences cognitives : l’effet de trade-off, selon lequel “les émotions négatives vont avoir tendance à biaiser, à rendre notre mémoire extrêmement sélective”. Comme elle le souligne, “notre mémoire et donc nos apprentissages sont renforcés particulièrement par les émotions”. Dans le contexte de l’éco-anxiété décrite dans l’article, cet effet signifie que l’exposition répétée à des informations climatiques génératrices de peur ou d’impuissance peut conduire les jeunes à retenir plus facilement ces contenus à forte charge émotionnelle, influençant ainsi leur manière de se projeter dans l’avenir, un processus qui accroît encore la dimension psychologique de l’urgence écologique.
Face à cette charge émotionnelle et à l’incertitude qu’elle génère, de nombreux jeunes choisissent aussi de se positionner comme acteurs du changement. Dans le cadre du projet européen Mindchangers, des chercheuses de l’ULB ont mené une étude sur la sensibilisation et l’engagement des jeunes, en particulier autour des enjeux liés à la crise environnementale et à la justice migratoire. Ce travail a permis de mieux comprendre les dynamiques qui soutiennent leur mobilisation et d’identifier les bonnes pratiques susceptibles d’accompagner efficacement les jeunes dans leurs actions.
Des étudiants engagés pour le climat à la ULB
Parmi les initiatives présentes sur le campus, le SiTO (Students in Transition Office) constitue l’un des espaces où des étudiants s’organisent autour des enjeux socio-écologiques. Cette assemblée étudiante vise à encourager la transition au sein de l’université, notamment en rédigeant des rapports sur la durabilité destinée aux différents niveaux décisionnels de l’ULB. Le collectif mène également des actions de sensibilisation : au second semestre, il organisera par exemple le FestiJuste, un événement destiné à rassembler étudiants, associations et experts autour des questions de justice écologique. Un engagement qui permet aussi de mieux comprendre comment les jeunes expriment et transforment leurs préoccupations environnementales.
Interrogée par Prisme, Lou Thouvenin, secrétaire du SiTO, observe que “les étudiant.es qui rejoignent SITO recherchent surtout un espace d’échange autour de préoccupations qu’iels partagent. Iels veulent pouvoir s’engager en s’appropriant les sujets à travers des projets concrets pour se sentir utiles.” À propos de la manière dont les jeunes articulent leurs inquiétudes écologistes, elle souligne que “Les jeunes d’aujourd’hui sont probablement plus informés sur les enjeux écologiques que les anciennes générations. Il y a aujourd’hui une urgence d’agir. Beaucoup se questionnent sur des aspects plus intimes de leur avenir, comme le fait d’avoir des enfants.”
Malgré la charge émotionnelle qui pèse sur eux, les jeunes inventent de nouvelles formes d’engagement pour redonner sens, cohérence et futur à un monde qui leur échappe trop souvent.
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